A l’heure du 20eme anniversaire de la chute du communisme dans l’Europe de l’Est, les regards se tournent plus souvent vers le passé. Les souvenirs évoquent une multitude de sentiments, un sourire ou de la nostalgie chez certains, du dégoût chez les autres… Néanmoins le temps est venu de réfléchir à l’influence d’un demi-siècle d’expérience communiste sur notre actuelle identité nationale.
Si nombre d’historiens et d’hommes politiques ont pu détailler avec précision les événements de l’époque et apporter de précieux commentaires, il est en revanche beaucoup plus difficile d’imaginer et de comprendre les problèmes de la vie quotidienne des simples citoyens. La situation économique désastreuse, les lois absurdes, la censure et l’hypocrisie du gouvernement socialiste qui cachait ses échecs derrière la propagande du succès - voilà la réalité folle à laquelle les Polonais devaient faire face au quotidien. Cette expérience extrême a évidemment imprimé sa marque à l’actuelle culture du pays.
Pour mieux comprendre l’absurdité de la vie sous le régime communiste on peut faire référence à ces films cultes de l’époque, qui illustrent de façon implicite (à cause de la censure) des situations grotesques de la vie d’un ‘homo sovieticus’ en République Populaire Polonaise. Le maitre de cette critique du système cachée derrière les symboles, allusions et sous-entendus est le cinéaste Stanisław Bareja dont le film ‘Miś’ (’Ourson’) et la série ‘Alternatywy 4′ sont devenus les icônes de l’époque.
La réalité folle de l’époque communiste
Le héros principal du chef-d’œuvre de Bareja ‘Mis’ - Ryszard Ochódzki, président du club sportif ‘Arc-en-ciel’, connu sous le nom de ‘Miś’ (’Ourson’), est un homme emblématique dans le système communiste. Il est opportuniste, hypocrite et il abuse de son pouvoir à des fins privées. Bareja montre tout un éventail de personnages créés par le système socialiste qui ont tous un trait commun - la capacité à s’adapter aux absurdités du système.
Comme la situation économique de la République Populaire Polonaise était catastrophique, marquée par un manque permanent de produits de base, les citoyens devaient faire face à des conditions de vie particulièrement éprouvantes et mettre en œuvre leur créativité étonnante pour se procurer des biens difficilement accessibles sur le marché local. Bareja montre l’excellent fonctionnement du marché noir. Une vendeuse dans un kiosque de presse s’avère être une commerçante avisée qui propose un produit tant désiré- la viande et pour communiquer avec ses clients utilse un code spécial- les titres des magazines signifient les types des viandes vendues : «Politechnik» (Polytechnique) devient l’équivalent du porc et «Poradnik spaleologiczny» (Guide spéléologique) signifie du foie.
L’aptitude à contourner les règles, ou à s’arranger concerne également les représentants du pouvoir communiste - la police. Dans une scène, un policier (milicjant) arrête le conducteur du chariot rempli de sapins et lui propose un échange particulier - le paysan échappera à une amende s’il donne un sapin au fonctionnaire. L’événement devient plus grotesque quand celui-ci propose d’échapper à une deuxième amende en échange d’un autre sapin pour son cousin…
L’art de la « combine » transforme la société en une mascarade généralisée, en un arrangement perpétuel avec les lois et les codes, où celui qui fait preuve d’inventivité aura gain de cause.
Tous sont égaux ?
Ainsi il est incontestable que les Polonais restent toujours très méfiants par rapport à leur gouvernement et à toutes les institutions de l’autorité centrale et locale. La série télévisée, ‘Alternatywy 4′ mise en œuvre par Bareja en 1983 peut servir comme une excellente illustration de ce trait national des Polonais. L’action de la comédie se déroule à Varsovie, rue Alternatywy 4 où un nouvel immeuble vient d’être construit. A l’époque du communisme les appartements étaient distribués par les autorités locales et il n’était pas rare que pour obtenir le droit au petit studio il fallait attendre une décennie. Les critères de la distribution n’étaient jamais objectifs et les appartements étaient très souvent attribués aux amis et familles des fonctionnaires publics, qui de leur part se considéraient comme des citoyens supérieurs aux autres.
Les locataires de l’immeuble Alternatywy 4 viennent de milieux sociaux très différents - il y parmi eux le professeur de l’université, l’ouvrier, l’homme politique important, l’agriculteur, le retraité. Le personnage central est un concierge, Stanisław Anioł, qui veut être considéré comme un fonctionnaire important et gagner l’autorité en surveillant et en organisant la vie sociale des locataires. Anioł devient vite un despote et l’ennemi public de tous les locataires, impuissants face à l’autorité du fonctionnaire de l’Etat. Monsieur Kołek, le médecin, est le chanceux qui a obtenu le droit à l’appartement. On le voit à l’hôpital - très typique pour son époque - faute d’espace les patients sont placés dans les couloirs. Un des malades se plaint d’avoir mal à la tête mais l’infirmière lui explique que le médecin vient d’obtenir le droit à l’appartement donc il n’y aura pas de temps pour l’examiner. Le malade désespéré, pour se faire soigner donne au médecin ses coupons pour les biens de luxe. L’infirmière prétende de ne pas avoir vu ce pot de vin… La scène est une représentation excellente de la réalité des services médicaux en Pologne. La plupart des Polonais restent toujours convaincus que le médecin s’attend au pot de vin pour prendre soin d’un malade et dans les cas extrêmes les gens sont même capables de prendre un crédit bancaire pour honorer un médecin.
La survie dans un monde qui est devenu fou n’était possible que grâce à une grande inventivité pour recréer les impressions de la normalité en exploitant les marges de liberté laissées par le système. Tel était aussi le sort des artistes à qui la censure ne permettait pas de créer librement. Stanisław Bareja a maîtrisé à perfection l’art de communiquer avec un spectateur polonais en ridiculisant de façon très habile les pouvoirs de la République Populaire Polonaise. Il fait un clin d’œil au public polonais vivant dans un pays où le capitalisme était un péché grave, en forçant Ochódzki, le président du club sportif, à mettre en garde les membres de son club partant dans un pays capitaliste pour qu’ils ne soient pas ‘aveuglés par les avantages de ce pays’. Dans une autre scène, on voit la réunion de l’équipe du film qui ressemble énormément aux réunions du parti communiste. Leurs propos portent tous les traits caractéristiques du langage des dirigeants communistes : l’ordre des mots dans les phrases est chaotique, les paroles sont pleines de néologismes bizarres et elles sont dépourvues de sens. Bareja va même plus loin : il fait allusion au Premier secrétaire Edward Gierek en mettant dans la bouche de Ryszard Ochódzki la question célèbre de Gierek : ‘A jak w waszym życiu osobistym ?’ (Comment ça va dans votre vie privée ?).
Dans le film de Bareja les moqueries de l’absurdité du système socialiste ne s’appuient pas seulement sur la langue mais aussi sur le symbolisme. Quand dans le film «Miś» tous les tramways tombent en panne, les médias se mettent à présenter cet événement comme la manifestation de la bonne volonté du gouvernement - ‘c’est évident qu’aller à pied est bon pour notre cœur’. On établit même la ‘Fête du passager qui marche’ pour commémorer cette tentative des bienfaiteurs communistes d’améliorer la santé des citoyens. C’est une référence claire à la propagande du succès sous le régime socialiste.
Ce qu’il reste de ces années…



Que ca nous plaise ou pas, le fait est, qu’on a été tous formés par la culture dans laquelle on a grandi. L’esprit de la culture régionale, nationale ou supranationale résulte de l’expérience commune de la société. Afin de le comprendre il faut d’abord connaître les conditions dans lesquelles l’esprit de la communauté s’est formé. Ainsi il est impossible de bien comprendre l’esprit de la culture polonaise, sans faire référence aux plus de quarante ans d’une incroyable expérience du communisme. Malgré toutes les absurdités politiques et sociales, les Polonais se sont adaptés aux conditions et développés des attitudes et approches spécifiques transmises d’une génération à l’autre. Par conséquent, bien que les jeunes Polonais soient de plus en plus influencées par la culture occidentale, bien qu’on fasse tous partie du ‘global village’, on ne peut pas nier qu’il y ait toujours certains éléments propres à la culture polonaise qui résultent de l’époque du communisme.
En conclusion, «l’esprit de la culture polonaise» tel qu’elle se manifeste encore aujourd’hui s’exprime bien dans la célèbre expression polonaise : ‘Polak potrafi !’ (Le Polonais sait se débrouiller.) La réalité communiste absurde dans laquelle les Polonais essayaient de mener une vie normale a forgé cette capacité d’adaptation. Toutefois celle-ci n’est pas synonyme de soumission et d’acceptation passive du cours des événements. Au contraire, dans le cas des polonais, cela veut dire utiliser tout les sens de la créativité pour se débrouiller dans des situations difficiles et avoir un esprit critique qui se manifeste par l’humour grotesque.